Le catholicisme est-il une construction philosophique ?

La question paraîtra pour le moins abrupte et provocatrice : que pourrait-il arriver de pire à la religion catholique que de subir pareille réduction ?...
Mais d'abord, peut-on parler d'une lecture "catholique" de la Bible et quels seraient ses principes ? Sur ces questions compliquées, je suivrai notamment le travail de François Martin, "La lecture aux prises avec la lettre, la figure et la Chose" in Ch. Berger et J.-J. Wunenburger (dir.), Mythe et philosophie. Les traditions bibliques, Paris, PUF, 2002. Avant d'analyser les différents éléments d'un "dispositif général" de lecture, François Martin souligne une dualité et une tension significatives entre la "lecture savante" et la "lecture confessante", toutes deux d'ailleurs traditionnelles : la première, adepte de la "distanciation objectivante" (Ricoeur), se serait imposée comme exégèse "scientifique" intégrant les techniques herméneutiques les plus modernes, mais la seconde n'en finirait pas de questionner - au sein même de l'Eglise, dans les pratiques eucharistiques, liturgiques, prédicatives, etc. - une tradition se voulant vivante et comme on va le voir, essentiellement incarnée.

Le premier élément du dispositif est constitué par une affirmation, reprise à la tradition juive, selon laquelle Dieu se manifeste en parlant : l'existence, la création et la parole divines s'équivalent essentiellement. Ce fait s'avère déterminant pour l'homme qui emprunte son essence "langagière" à Dieu, tout en se positionnant en "second" par rapport à la parole, précisément du côté de l'écriture. Car si, de la Parole divine, nous conservons les "Ecritures", c'est bien pour que l'homme s'en serve, mais aussi parce qu'il en est l'auteur. Si Dieu est le Créateur et si, par sa Parole, il est la source sacrée et indéniable des Ecritures (support de la Révélation) il n'en est pas directement l'auteur. Inversement, l'homme qui n'est pas créateur, n'est pas davantage le scribe de Dieu : les auteurs de la Bible ont écrit ce que Dieu voulait, mais enfin ils l'ont écrit eux-mêmes. La doctrine chrétienne du Verbe "fait homme" résout cette contradiction d'une Parole vraiment humaine et divine, d'une Parole devenue Ecriture puis devenue chair... L'homme n'est donc pas identifiable par la seule écriture, même si elle lui est plus précisément destinée ; sous la "lettre" qui "tue" (quand elle est conservée seule) il y a l'Esprit qui "vivifie" (saint Paul) comme l'écho - et plus seulement la trace - de la Parole divine. 

Le second élément est le Livre lui-même, la Bible chrétienne, dans sa structure irrémédiablement bi-partite - l'Ancien et le Nouveau Testament - plus l'évènement qui l'informe dans sa totalité : l'existence, la mort, et la résurrection de Jésus-Christ. Cet évènement lui-même irréductible à l'écrit (ni d'ailleurs à la parole : Jésus-Christ n'écrit rien mais il ne se contente pas de discourir, comme Socrate) marque la clôture des deux parties du Livre, soit ce qui a été écrit avant et ce qui a été écrit d'après (pas plus de deux ou trois générations de disciples). "La clôture canonique, quelque arbitraire qu'elle puisse paraître, fonctionne en effet comme principe herméneutique pour autant qu'elle indique qu'avec le Livre dans son entier, nous avons affaire à un discours unifié et à un processus de signification achevé, donc désormais interprétable" (F. Martin). 

Cela nous amène au troisième élément, le fait que le Nouveau Testament accomplit et permet d'interpréter l'Ancien, transformant du même coup la religion nationale des juifs en religion prosélyte universelle. Notons d'abord que le texte du second Testament interprète le premier sans modifier la lettre de celui-ci, ensuite qu'il ne reprend pas à son tour le statut de "lettre". En effet celle-ci se définit de ce qu'elle manque et de ce qu'elle annonce en même temps, soit le Réel corporel nommé Jésus-Christ, qui seul réalise pleinement l'Ecriture ("C'est de moi que les Ecritures rendent témoignage", Evangile de Jean 5, 39). 

Cette notion d'interprétation du premier Livre par le second, ce principe d'accomplissement par passage de la lettre à l'Esprit - dont la condition étonnante est le Corps - constitue le quatrième élément notable de la lecture catholique. Il s'agit plus précisément de "relever les effets signifiants qui ponctuent un parcours allant des figures au corps". La figure qui représente une réalité mondaine est naturellement en attente de sens ; or, comme on l'a déjà signalé, le sens n'est pas délivré sans que ne se lève un corps, ce corps du Christ auquel l'Eglise s'est elle-même identifiée historiquement. En fait cette identification s'avère très mystérieuse, abyssale, puisque le lecteur interprète des Ecritures et leur référent final, après accomplissement, sont une seule et même "Chose" : l'Eglise. François Martin semble reprendre le terme de "Chose" en un sens quasi-lacanien, comme étant le sans-nom ou le non-symbolisable depuis toujours forclos de l'Ordre symbolique. Cette divinité christique de l'Eglise, en tant qu'elle est corps et qu'elle fait corps, revient à exclure tout arrière-monde immédiatement et individuellement accessible. Elle se fait elle-même sujet d'un infini désir et objet d'une totale jouissance ; elle représente d'une part l'humanité entière reliée au corps du Christ, elle est ce lien invisible lui-même, mais d'autre part ne veut-elle pas incarner cette "Chose" dont on peut seulement jouir, c'est-à-dire Dieu lui-même en bonne doctrine augustinienne ? L'auteur de l'article veut bien y voir une "ambiguïté" ou à la limite une "perspective troublante", mais le trouble, pour nous, vient de la perversion que cette position de l'Eglise autorise implicitement.  

On ne peut pas se contenter de conclure que, ainsi fondée sur le mystère de l'Incarnation, "la Bible chrétienne oriente son sujet lecteur vers la jouissance" et ainsi bouleverse la Loi de Moïse : à ce stade, elle ne fait que remplacer une perversion par une autre, la dictature d'un Père par la tyrannie d'une Mère... Il manque un élément crucial, disons transversal, dans ce dispositif global tel que nous l'avons commenté à partir de cet excellent article de F. Martin. On ne peut pas omettre, ou faire semblant d'omettre l'intervention et le rôle directement interprétatif de la Philosophie parallèlement à celui de l'Eglise, et plus sûrement encore à l'intérieur de l'Eglise. Qu'elle soit "révélée" ou "naturelle", la théologie (et donc l'onto-théologie) a bien contribué à l'élaboration du Canon de l'Eglise chrétienne, et l'on ne peut ignorer que là où il y a mystère la dialectique n'est pas en reste... Foncièrement, la thèse augustinienne sur la jouissance (tout comme celle de Lacan, à l'Autre près), est aristotélicienne : la jouissance reste jouissance de l'être. La "Chose" elle-même a toujours été pensée, d'une façon ou d'une autre, comme signifiante : Chez Kant, Heidegger, et Lacan tout spécialement qui ne la confond pas avec le Réel. Donc l'accomplissement des Ecritures dans et par l'Eglise auto-proclamée "Corps-du-Christ" n'est aucunement surprenante : elle résulte de l'association hégémonique de deux volontés séculaires, celle - directement religieuse, c'est-à-dire politique - de faire corps ou communauté instituée, d'une part, et celle - rationnelle et philosophique - d'imposer une pratique discursive auto-justificatrice, d'autre part, de sorte que leur association fait la règle. Le Canon de l'église chrétienne, et donc l'interprétation catholique de la Bible, est bien une construction philosophique destinée à pérenniser un évènement (Jésus-Christ), à lui donner sens en fonction d'une tradition (juive), et à justifier un Ordre politique naissant (l'Eglise, puis la Chrétienté). En bref, le "catholicisme" et ses mystères ne nous paraissent absolument pas pensables sans cette liaison historique - et logique - avec la rationalité philosophique. Le religieux est généralement plus philosophe qu'il ne (le) croit : c'est maintenant le rôle d'une non-religion de décoller la religion de sa contrainte philosophique (et pas seulement l'inverse), non certes pour la rendre enfin plus "pure" ou purifiée (fantasme criminel s'il en est), mais justement pour dualyser et identifier ce mixte philosophico-religieux synonyme d'Autorité.